Lettre des doctorants non boursiers et « dérogataires » au Ministre Mary Teuw NIANE

Monsieur le Ministre,
La situation est déjà assez tendue pour que nous en remettions une couche acrimonieuse. Le décès tragique du camarade Bassirou FAYE, « trahi » par une bourse qui ne l’accompagnera pas dans la tombe, suscite des interrogations sérieuses sur le vécu des étudiants sénégalais, et, au-delà, sur la précarité des familles sénégalaises. Aller au front les mains nues pour défier des hommes armés, plus qu’un simple courage, est un acte, « suicidairement » sacrificiel, par lequel les étudiants subliment fatalement la mort face à un improbable destin, à un avenir sans espoir.
Monsieur le Ministre, nous ne doutons pas de vos bonnes intentions. Nous sommes plutôt gênés par quelques unes de vos méthodes, visiblement éloignées du « réel », conçues sans prise en compte du cadre de vie des étudiants. Même le meilleur des hommes peut se tromper. La présence troublante des Forces de l’ordre au sein de l’espace universitaire, par exemple, ne pouvait avoir autre conséquence que la mort d’étudiants prêts au sacrifice, dans une situation fortement fragilisée par une pénurie que nul ne saurait décrire. Comprenez-nous donc, Monsieur le Ministre, si, en ces jours tristes, nous écumons de rage.
Monsieur le Ministre, quoiqu’on puisse vous reprocher, vous sembliez quand même enjamber un terrain, certes sinueux, mais sur lequel personne ne saurait nier la nécessité d’agir (lire l'entretien accordé au journal Le Quotidien http://www.lequotidien.sn/index.php/la-une2/6075-bourses-universitaires--mary-teuw-niane-annonce-des-ruptures). Notre université est « trop malade ». Mais l’efficacité d’une thérapie n’est-elle pas concomitante à la sémiologie ? Vous avez sans doute été emporté par la gravité de la crise universitaire, crise qui a raidi votre projet de réforme, dont vous étiez pourtant convaincu de la perfection. Mais, hélas !
Monsieur le Ministre, permettez-nous de vous rappeler ces mots de l’intellectuel multidimensionnel Edgar MORIN, alertant les hommes politiques sur le risque de « l’immédiat ». Il leur disait : « à force d’oublier l’essentiel pour l’urgence, vous oubliez l’urgence de l’essentiel ». Pouvez-vous comprendre que la bourse est essentielle, vitale pour l’étudiant sénégalais ?
Monsieur le Ministre, vous-même avez dit que vous prôniez l’excellence. Nous ne demandons que cela. C’est pourquoi, au nom de cette politique de l’excellence, nous vous demandons de généraliser, ne serait-ce que pour encourager les chercheurs sénégalais, la bourse au niveau du doctorat. Savez-vous que certains doctorants n’ont ni une bourse ni obtenu, encore, leurs subventions ? Monsieur le Ministre, vous n’êtes pas non plus sans ignorer que la dérogation au doctorat s’obtient sur base du niveau d’avancement des travaux de recherches, et que, par conséquent, ce serait une perte énorme pour notre État de blackbouler de futurs docteurs en suspendant leurs bourses, alors qu’ils ont droit, après leurs trois années d’inscription, à deux autres dérogations.
Monsieur le Ministre, qui pourrait quantifier l’immense travail effectué, dans le bénévolat, par la totalité des doctorants, qui assurent le tutorat pour leurs camarades d’autres niveaux ? Personne n’ignore qu’à cause de cette pléthore d’étudiants, aucun professeur ne peut aujourd’hui donner des cours et lire entièrement les nombreuses pages de mémoires d’étudiants. Ces efforts de participation à l’allègement des tâches de nos professeurs et au rehaussement du niveau de nos jeunes frères, doivent être salués et reconnus comme valeur ajoutée, déterminante pour leurs succès, lors des évaluations. Par ailleurs, des séminaires sont organisés, avec le soutien des directeurs de thèses, aux étudiants de master par des doctorants. Monsieur le Ministre, Grâce aux ressources humaines endogènes formées dans nos universités, nous osons croire que se dissiperont, progressivement, les critiques faites aux étudiants par rapport à la baisse de leur niveau général, mais surtout de leur « niveau de langue », que tout bon analyste imputera au contexte social dans son ensemble.
Monsieur le Ministre, personne ne nous fera avaler que vous êtes un diable, un monstre, si passionnés que nous sommes, après la mort regrettable de notre camarade. Monsieur le Ministre, exiger votre démission est une solution de façade. C’est le système qui va mal. Quel que soit l’homme qui sera à la tête de ce ministère, il devra simplement mettre en avant cette « urgence de l’essentiel » s’il veut faire évoluer les choses. Vous avez encore, en évitant tout conciliabule, la possibilité de mieux communiquer et de consulter, sur la durée, l’ensemble des acteurs de l’enseignement supérieur, ainsi que ceux de la société civile. Déjà, relativement aux crises scolaires et universitaires que nous vivons actuellement, des solutions immensément importantes ont été ébauchées, il y a une vingtaine d’années, par Philippe ENGELHARD, à la demande du gouvernement sénégalais sous l’ère DIOUF. L’auteur propose une diversification progressive des filières d’études et des secteurs économiques, une identification des potentialités des jeunes depuis le bas âge, et, enfin, un repérage des priorités.
Monsieur le Ministre, telles étaient nos réflexions préliminaires sur la situation qui prévaut à l’université.
En espérant que vous serez sensible aux doléances des étudiants et des doctorants, qui réclament, essentiellement, de meilleures conditions d’études, veuillez, Monsieur le Ministre, recevoir nos profonds respects.
Le Collectif des doctorants non boursiers et « dérogataires »
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